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Radio Agatashya: Le projet

NEWS - Burundi, Coup d'Etat au jour le jour sur Radio Agatashya


Jeudi 25 juillet, à Bujumbura, au Burundi, la tension n'a cesse de monter depuis le début de la semaine, la rue est livrée à l'agitation de bandes de jeunes extrémistes et les rumeurs de coup d'Etat se font de plus en plus persistantes. En début d'après-midi, les militaires commencent à quadriller la capitale et conseillent à la population de rentrer chez elle. Des militaires, encore, se présentent au Studio Ijambo, où travaillent les correspondants burundais de Radio Agatashya, la radio régionale indépendante à vocation humanitaire lancée il y a deux ans par RSF et reprise depuis par la Fondation Hirondelle.

Ils demandent au patron Bryan Rich - responsable de l'ONG américaine Search for Common Ground et seul étranger présent - de s'abstenir de diffuser des informations sensibles vers l'extérieur, car "la situation est délicate", disent-ils. Ils partent sans laisser un soldat sur place pour contrôler le studio, mais peu après, toutes les lignes téléphoniques de l'immeuble, qui abrite aussi le Représentant spécial de l'ONU au Burundi, sont coupées, de même que certains téléphones portables, sans qu'on puisse savoir s'il s'agit d'une surcharge du réseau ou d'une coupure délibérée.

D'une de ses sources habituelles et fiables, l'un des journalistes d'Ijambo a auparavant appris que le choix de l'armée pour imposer un nouveau chef de l'Etat s'est porte sur l'ancien président Buyoya, mais cette information n'est pas vérifiée ni bien entendu diffusée. Bryan Rich décide de mettre a l'abri une partie de ses collaborateurs en les changeant de quartier, et reste au studio avec l'un d'eux. A la radio nationale, le directeur général indique qu'il attend un important communiqué du Ministre de la Défense...

Ce communiqué est diffusé à partir de 16 heures: les forces armées portent au pouvoir le major Pierre Buyoya, la constitution, le parlement et les partis politiques sont suspendus, les frontières fermées et un couvre-feu instauré des 19 heures. Autrement dit, un coup d'Etat militaire.

A la même heure, par hasard, je me trouve dans l'avion régulier d'Air Burundi qui se pose à Bujumbura en provenance de Nairobi. L'aéroport et le tarmac sont déserts et c'est un policier de l'immigration qui m'annonce sans manifester la moindre émotion que "depuis 10 minutes, l'ancien président a repris en main le pays". La route pour la capitale est bloquée, ajoute-t-il, mais un convoi sera peut-être autorisé. L'écoute du communiqué sur les ondes de la radio nationale me confirme le putsch.

Finalement, je peux monter avec une dizaine d'autres passagers dans un car bondé ramenant au centre le personnel de l'aéroport. Sur le chemin et dans les rues, des barrages militaires et pratiquement plus un seul civil. Au fond du car, quelqu'un allume un poste de radio et je reconnais la voix d'un des journalistes d'Agatashya qui présente le journal en swahili. Il cite le nom du ministre burundais de la défense et celui du major Buyoya: c'est bon, me dis-je, ils ont déjà l'information a Bukavu, au Zaïre, au studio principal d'Agatashya. Tout le car écoute sans mot dire la fin du journal.

Quelques instants plus tard, je suis au Studio Ijambo, avec mes deux confrères Bryan et Jean-Marie. A part les responsables de la mission de l'ONU, il n'y a plus personne dans le building de 4 étages, mais le téléphone fonctionne a nouveau et un appel arrive de Bukavu. Augustin, notre rédacteur en chef, m'annonce que le Nagra tourne pour m'enregistrer. Je raconte ce que j'ai vu, le calme qui règne en ville, ce que j'ai pu apprendre au studio Ijambo, mais aussi ce que je ne sais pas, notamment sur la réaction et le sort de l'ancien président.

Grâce a l'écoute des radios internationales et grâce a une synthèse des dépêches urgentes télécopiee de Suisse par notre confrère Marco Domeniconi, grâce aussi aux journalistes burundais qui présentent notre journal de 18 h 30 en langue locale (kirundi), Radio Agatashya relate pratiquement en temps réel et aussi complètement que possible les événements survenus au Burundi en cette fin de journée du 25 juillet.

Le même soir, un colonel de l'armée putschiste me dit qu'il écoute régulièrement notre station, et qu'elle a de "bons ennemis", façon pour lui de dire que certains sont contre elle, mais qu'ils sont bien obligés de la suivre, car elle est seule, admet-il, à donner les informations les plus complètes, les plus impartiales et les plus fiables.

Des le lendemain, l'équipe d'Ijambo, huit journalistes hutu et tutsi, se lance à la recherche d'informations sur la situation à l'intérieur du pays, par téléphone ou en interrogeant des gens qui en reviennent: apparemment le calme règne. Ils suivent une manifestation de soutien au major Buyoya et vont écouter les explications données par le nouveau président aux étudiants ou encore aux ambassadeurs, et ils envoient quotidiennement à Radio Agatashya, par une téléphonie améliorée, des papiers et de éléments sonores en kirundi, en swahili et en français.

Dimanche 28, Agatashya reprend dans son journal principal une longue interview diffusée le matin même par Radio France Internationale du président renversé par les militaires et toujours réfugié chez l'ambassadeur américain. Le lendemain, premières difficultés: en reportage près de la frontière zaïroise, un journaliste d'Ijambo est emmené par des militaires pour deux heures d'interrogatoire et sa cassette d'interviews de la population est saisie car, disent-ils, il faut une autorisation du porte-parole de l'armée pour effectuer des reportages. Au Ministère de la Défense, on nous répond que c'est de l'excès de zèle, mais le lendemain, un autre journaliste doit négocier pendant des heures pour pouvoir recueillir des messages d'auditeurs à l'occasion du deuxième anniversaire de Radio Agatashya.

Au fil des jours, l'information consacrée au Burundi par notre radio se différencie de plus en plus de celle donnée par la Radio nationale burundaise, alors que seule la BBC, et tout récemment la Voix de l'Amérique, deux stations internationales en ondes courtes, diffusent aussi des informations sur la situation en kirundi, l'unique langue comprise par la majorité des Burundais.

Le 31 juillet, un important sommet régional se réunit à Arusha et décide des sanctions économiques contre le nouveau régime burundais. Le soir, la radio nationale n'en dit pas un mot. Il est vrai que le major Buyoya a nommé le même jour un nouveau premier ministre. Ce dernier répond a la presse internationale, qui lui demande son programme et ses priorités. L'un de nos journalistes présents lui demande sa réaction face au blocus économique: la réponse est diffusée le lendemain matin sur Agatashya, mais aussi sur toutes les radios internationales.

Cet embargo économique et ses conséquences sur la vie quotidienne devient ensuite l'un des thèmes traités quotidiennement par le Studio Ijambo, alors que la Radio nationale reçoit pendant quelques jours la consigne de ne plus en parler. Après réflexion et discussion, l'équipe d'Ijambo commence aussi à se rendre à l'intérieur du pays, exceptionnellement avec des gilets pare-balles dans le véhicule lorsqu'il s'agit de pénétrer dans la province de Cibitoke, là même où trois délégués du CICR avaient été froidement assassines début juin.

Confronté comme tout le monde à la pénurie de carburant, le personnel d'Ijambo décide de se rendre désormais par ses propres moyens au studio et de n'utiliser qu'un seul véhicule pour les reportages et déplacements professionnels jugés prioritaires. Quant à la rédaction centrale de Bukavu, elle ne reste pas inactive: elle suit à la trace des dignitaires qui ont fui le pays, ou encore elle interroge par téléphone tel ancien premier ministre en mission aux USA et qui a participé à des discussions sur le Burundi au Conseil de Sécurité de l'ONU.

Trois semaines plus tard, un dimanche, un informateur nous signale que le nouveau président a quitté discrètement le Burundi pour la Tanzanie, vraisemblablement pour rencontrer l'ex-président tanzanien Julius Nyerere, médiateur dans la crise burundaise. Quelques coups de téléphones nous permettent de vérifier que l'avion présidentiel a bien quitté Bujumbura avec des membres du gouvernement à son bord.

Notre équipe décide d'aller attendre son retour a l'aéroport et emmène avec elle des journalistes étrangers, pour avoir de meilleures chances d'obtenir une déclaration. A son arrivée, le major Buyoya manifeste sa surprise, mais il accepte finalement d'organiser une conférence de presse improvisée à son domicile, après avoir fait chercher des journalistes de la radio et télévision nationale pour enregistrer ses déclarations.

A la même époque le Studio Ijambo apprend qu'un rapport d'Amnesty International parlerait de 6'000 civils tues par l'armée dans la province de Gitega. Alexis, notre spécialiste de ce genre d'enquêtes, appelle aussitôt la présidence et le porte-parole lui répond qu'il a bien ce rapport sur son bureau, mais que les chiffres ne sont pas crédibles. Du coup, l'existence de ce rapport nous est confirmée, avant même sa diffusion publique.

Reste à contrôler sa valeur et sa crédibilité. Ce que nous faisons une semaine plus tard en nous rendant sur place avec des confrères étrangers et le feu vert de l'armée, laquelle avait auparavant longuement retenu et interrogé deux confrères de l'agence Reuters en reportage incognito dans cette région qualifiée de zone de combats.

Pour la première fois, des paysans acceptent de témoigner au micro de nos journalistes et leur montrent des fosses communes, devant les militaires. Dans le reportage, nous donnons leur version et celle des militaires présents. Tout le monde l'écoute à Bujumbura et l'Etat-major nous téléphone pour nous dire que le compte-rendu est correct, mais que nous aurions dû également condamner les actes criminels commis par les "bandes armées", soit la rébellion.

L'un des journalistes - tutsi - qui a doublé en français les témoignages des paysans reçoit des menaces voilées de voisins, comme s'il avait lui-même dénigré l'armée. Pas de commentaires dans ce reportage, encore moins de jugements ou d'indignation sélective, mais un seul constat: ce que nos reporters ont pu vérifier, en une journée et sur une seule colline, c'est que 77 personnes au moins ont été tuées lors d'une attaque de l'armée, deux jours après le putsch, alors que pour la même colline, Amnesty International indiquait un bilan de 120 personnes massacrées.

Un reportage tout à l'honneur du professionnalisme et du courage des journalistes d'Ijambo, car parfaitement conforme à la déontologie et à la Charte que s'est donnée Radio Agatashya, notamment l'exigence de toujours se fonder sur l'exactitude factuelle de l'information.

Une information qui dans ce cas aura permis d'atténuer un peu l'effet destructeur des rumeurs et des propagandes qui ont contribué à plonger le Burundi dans l'abîme.

Une des raisons, sans doute, pour lesquelles, dans ce pays étranglé par l'embargo économique et toujours déchiré par la guerre civile et les violences, face à un avenir plus incertain que jamais, des gens de plus en plus nombreux se regroupent quotidiennement, en ville ou dans les collines, autour d'un transistor pour suivre les bulletins d'informations d'Agatashya.

Philippe Dahinden, directeur, Bujumbura, le 31 août 1996.


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