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Agence d'Information, de documentation et de formation, Arusha (Tanzanie): Tribunal Pénal International pour le Rwanda

Archives - Jean Paul Akayesu, les premiers témoins à charge

Voir aussi:
>> Ancien maire de Taba
>> Les premiers témoins à charge
>> Les crimes sexuels
>> Les témoins de la défense
>> Le témoignage du gén. Dallaire, ex commandant de la Minuar
>> Les témoins de la défense (suite)
>> Le réquisitoire et le plaidoyer
>> Le verdict

6 MARS 1997

Les premiers témoins à charge au procès de l’ancien bourgmestre de Taba (synthèse)

Arusha, le 6 mars (Fondation Hirondelle) - Le procès de Jean Paul Akayezu, ancien bourgmestre de Taba (centre du Rwanda), accusé de génocide et de crimes contre l’humanité, a commencé le 9 janvier à Arusha devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPR).

La première chambre du tribunal est présidée par le juge Laïti Kama (Sénegal), assisté par les juges Nevanethem Pillay (Afrique du sud) et Lennart Aspegren (Suède).

Lors de sa comparution initiale (le 30 mai 1996) l’inculpé avait plaidé non coupable pour les (12) actes de génocide, de crimes contre l'humanité et de violations de l'article 3 commun aux conventions de Genève, que lui reproche l’acte d’accusation.

Le témoin K

Le premier témoin a comparu le 10 janvier 1996, pour des raisons de sécurité sous le pseudonyme de K. Il s’agit d’une femme qui était caissière communale à Taba à l’époque des faits. Elle a raconté ce qu’elle avait vécu pendant le génocide de 1994, qui à coûté la vie a plus de 2000 personnes dans sa commune. Selon son témoignage, les massacres de Taba ont été initiés par Akayezu le 19 avril 1994, à son retour d’une réunion tenue à Gitarama. "Si vous saviez ce que font les tutsis vos voisins. Je viens de l'apprendre dans la réunion de Gitarama. Je n'ai plus de pitié pour eux, surtout les intellectuels. Je vais vous les livrer" aurait dit l’inculpé qui, selon le témoin, aurait par la suite ouvert les portes de la prison où il avait donné «refuge» aux tutsis.

Le témoin C

Selon le deuxième témoin (14 janvier 1997), l’ancien bourgmestre de Taba avait organisé à la fin avril 1994 une réunion devant laquelle il aurait affirmé que l'ennemi de la population sont les Inkontanyi (nom donné à l'armée du FPR), et que tous les tutsis étaient des Inkotanyi. Après cette réunion les miliciens Interahamwe et les extrémistes hutus auraient commencé à tuer les tutsis.

Le témoin N

Le 15 janvier, le troisième témoin à charge est entendu. Il s’agit d’une femme, d'une cinquantaine d'années qui affirme avoir été livrée par l’inculpé aux miliciens Interahamwe, qui l’ont battue, suite à son refus de dévoiler la cachette où se trouvait sa belle fille. Selon son témoignage, Jean Paul Akayezu aurait incité les hutus à exterminer les femmes hutues mariés à des hommes tutsis en déclarant que "qui tue les souris n'épargne pas celles en gestation".

4ème, 5ème et 6ème témoins

Le 16 et le 17 janvier, la cour a écouté trois témoins à charge, dont les dépositions n’avaient pas de lien direct avec le cas de Jean Paul Akayezu. Ces témoins ont été convoqués par l’accusation pour démontrer que les massacres commis au Rwanda (entre avril et juillet 1994) étaient systématiques, généralisés et dirigés contre une population civile ou un groupe ethnique, et que - par conséquent - l’inculpé s’est rendu coupable de génocide et de crimes contre l’humanité.

Il s’agit :

- du docteur indien Rony Zacharia, travaillant 1994 pour l’Ong «Médecins sans frontières » (Msf) ;

- du cameraman britannique Simon Cox et

- de Lindsey Hilsum, journaliste et collaboratrice de l’Unicef.

Le docteur Rony Zacharia à raconté ce qu’il a vécu, à Butare (sud), entre le 16 et le 24 avril 1994, jour où il a quitté cette ville pour le Burundi parce que sa mission était «plus que mise en cause ». Selon son témoignage, les soldats rwandais de l’armée nationale (Far) voulaient qu'il soigne uniquement les miliciens et les membres des forces armées, tandis qu’ils exécutaient les patients tutsis.

Simon Cox s’est rendu plusieurs fois au Rwanda pendant la période d’avril-mai 1994. Il a raconté avoir pu filmer, entre autres, l’église de Gahini qui était pleine de civils tués à la machette. En examinant les cartes d’identité des victimes, il a découvert que tous étaient des tutsis. Par ailleurs, le témoin a affirmé d’avoir rencontré sur la montagne de Karongi, dans la région de Bisesero (préfecture de Kibuye), un groupe de 800 civils tutsis, blessés et affamés, qui avaient survécu aux attaques des Far et des milices Interahamwe durant des semaines. «La majorité des leurs - a dit le témoin - avait succombé à ces attaques et leurs cadavres étaient éparpillés partout sur les versants de la montagne».

Madame Lindsey Hilsum , collaboratrice de la BBC, travaillait pour l'Unicef au Rwanda au mois d'avril 1994. Dans les jours qui ont suivi la mort du président Habyarimana, elle a eu plusieurs occasions de sortir en ville de Kigali : "des salles du Centre Hospitalier de Kigali (CHK; le principal hôpital de la capitale) coulait un fleuve de sang. Des centaines de civils blessés s'entassaient les uns sur les autres... ils disaient qu'on voulait les tuer parce qu'ils étaient simplement tutsis. A la morgue, il n'y avait plus de place" a-t-elle déclaré à la cour.

Le témoin W

Le 21 janvier, un septième témoin (témoin W) a été appelé à témoigner. Selon cet ancien professeur de l'Apek (école secondaire de Taba), l’inculpé «n’était pas un extrémiste au début de la guerre, il appartenait à la branche modérée du parti MDR". Par la suite, a dit le témoin qui a perdu une vingtaine de membres tutsis de sa famille, l’inculpé alors bourgmestre n'a même pas engagé de poursuite contre les auteurs du génocide contre ses proches.

Le témoin A

Ancien employé des services sociaux de Taba, le 8ème témoin (témoin A) a confirmé qu’avant la date du 18 avril 1994, l’accusé avait défendu sa commune contre l'invasion des miliciens Interahamwe. Le changement d'attitude de Jean Paul Akayezu est intervenu après une réunion organisée par le préfet à Gitarama. «Les massacres - a dit le témoin - ont alors commencé dans toute la commune de Taba.

Les témoins Z et V

Le 23janvier la première chambre du TPR a entendu le 9eme et le 10eme témoin à charge.

Le témoin "Z" est un agriculteur. Selon sa déposition, l’accusé aurait demandé à la population hutu d’éliminer les tutsis, le 19 avril 1994, pendant une réunion populaire tenue à Gishyeshye. «Les tutsis tiennent des réunions et ont des plans qui visent l'extermination des intellectuels hutus pour mettre sous le joug les paysans hutus analphabètes», aurait dit Jean Paul Akayezu avant de demander à la population hutue de se joindre aux milices pour se débarrasser préventivement des tutsis, complices des Inkotanyi (soldats du Front Patriotique Rwandais). C'est ainsi que la chasse aux tutsis aurait commencé.

Le témoin "V" est un enseignant tutsi de la commune Taba et ses enfants ont été tués par des Interahamwe. Ils s’est alors adressé au bourgmestre pour que justice soit faite. "Akayezu n'est pas intervenu - a déclaré le témoin - en réponse un policier m'a appris que c’était bientôt mon tour.. je me suis caché à l'archevêché de Kabgayi ». Le témoin a été libéré le 2 juin, date à laquelle la ville est tombée dans les mains du FPR. Il a en outre affirmé que «les Interahamwe de la commune de Taba jetaient les tutsis dans le fleuve Nyabarongo en leur disant que c'est le chemin le plus court pour retourner en Abyssine (Ethiopie) d'où ils sont venus».

Témoin G

Le 24 janvier, la cour d’Arusha a écouté le 11eme témoin G, une femme tutsie d'environ 50 ans, selon laquelle Jean Paul Akayezu est complice dans l’assassinat de son mari et de ses quatre enfants. Pendant la nuit du 19 avril 1994, les miliciens se sont présentés à son domicile: «ils ont pillé la maison, mon mari et mes enfants sont partis chercher refuge depuis à Gitarama». «J'ai des preuves irréfutables que l’accusé est l'assassin de ma famille» a-t-elle dit «ma famille a été tuée après que Akayezu, accompagné par des miliciens, eut visité leur cachette».

Les témoins J et E

Le 27 janvier, le tribunal a entendu deux autres personnes originaires de la commune de Taba : les témoins J et E.

Le 12ème témoin est une femme tutsie qui dit avoir assisté à l’assassinat des membres de sa famille par un groupe de miliciens Interahamwe envoyé par Akayezu. Le témoin, appelé « J » pour préserver son anonymat, affirme que le 19 avril son frère Ngambage a été accusé d’être complice des Inkotanyis et tué devant les yeux d’Akayezu. «Quand j’ai accouru pour me plaindre chez Akayezu, il m’a giflée» dit madame J. Par la suite, réfugiée sur un arbre, elle a assisté à une deuxième attaque : «Mon père a été tué à coups de machette, ma mère et mon fils ont été jetés dans les toilettes, quant à ma fille de six ans, elle a été violée successivement par trois miliciens» dit-elle à la cour.

Le 13ème témoin, monsieur «E » affirme que la population de Taba a été surprise d’entendre Akayezu le 19 avril, demander à tout le monde de prêter main forte aux Interahamwe, qu’il avait jusqu’alors combattus. Selon ce témoin, l’inculpé aurait dit qu’il allait personnellement se mettre à la recherche d’Ephrem Karangwa, un inspecteur de police judiciaire (IPJ) tutsi qui entendait prendre la place du bourgmestre. Selon le témoin, rapportant les propos d’Akayezu, Karangwa, en accord avec les Inkotanys planifiait de tuer Akayezu et de le remplacer.

Le témoin R

Le témoin R, 14ème de la série, a comparu le 28 janvier. Il était bourgmestre de Nyamabuye, commune voisine de Taba. Selon son témoignage, l’inculpé aurait cherché refuge (après la mort du président rwandais) dans sa commune de Nyamabuye, se sentant menacé par les milices Interahamwe. Selon le témoignage, Akayezu serait rentré à Taba après avoir reçu l’ordre du préfet de Gitarama de retourner dans sa commune. Les avocats de la défense ont tenu à souligner que les changements d’attitude d’Akayezu ont été le résultat des menaces, proférées contre lui.

Le 15éme témoin

Le 29 et le 30 janvier, le Dr Mathias Ruzindana a expliqué au tribunal l’origine et la signification des mots Inyenzi, Inkontanyi, et Interahamwe, termes que les témoins précédents ont employés.

Le mot Inyenzi signifie cancrelat en français. C’est une appellation que les premiers maquisard tutsis se sont donnés en lançant leurs attaques en 1963. Cela signifiait qu’ils apparaissent et disparaissent comme les Inyenzis qui se manifestent quant il fait nuit et disparaissent aussitôt qu’il y a une lumière. Le mot Inkotanyi veut dire « combattant acharné ou violent ». Dans l’histoire du Rwanda c’était le nom donné à une armée royale connue pour sa bravoure. L’armée du FPR s’est attribuée ce nom au moment de sa formation. Inyenzi et Inkontanyi étant des termes utilisés pour désigner des hommes armés tutsis. Durant le génocide tous tutsis ou présumés complices des assaillants pouvaient être appelés ainsi. Quant au mot Interahamwe, il signifie en Kinyarwanda, «ceux qui attaquent ensemble ou qui travaillent ensemble ». Initialement, il désignait la jeunesse affiliée au MRND, puis au cours du génocide, les milices de tous partis politiques confondus.

Le témoin Q

Le 16ème témoin est un paysan tutsi qui a dit avoir été attaqué le 19 avril par une bande dirigée par l’inculpé. Une partie de sa famille étant à l’étranger, le témoin possédait chez lui des photos de certains d’entre eux qui vivaient en Ouganda. Jean Paul Akayezu l’aurait accusé d’être complice des Inkotanyis . «On nous a battus, moi et ma famille, avec une tige en métal » a dit le témoin Q en montrant l’index de sa main, paralysé suite à ces violences. Dans les massacres de la Commune de Taba, le témoin Q aurait perdu 15 membres de sa famille.

Le témoin S

Le 5 février, le 17ème témoin (désigné par S) à été entendu. Selon ce paysan hutu, le 19 avril 1994 l’inculpé était à la recherche de l’IPJ, Ephrem Karangwa, dans la Commune de Musambira. Trois frères de Karangwa ont alors été arrêtés et Akayezu, selon le témoin S, aurait donné l’ordre de les tuer. Par ailleurs, le témoin S et trois des ses soeurs, auraient été à leur tour emprisonnés dans le bureau communal de Taba. Ces dernières auraient été fusillées par les membres de la garde présidentielle (GP) alors qu’elles essayaient de fuir.

Le témoignage de l’actuel bourgmestre de Taba

Le 18ème témoin a été entendu le 6 février. Il s’agit de l’actuel bourgmestre de Taba, Ephrem Karangwa, qui avait été désigné par son prédécesseur comme «l’homme à abattre», durant les massacres de 1994. Ephrem Karangwa, ancien inspecteur de police judiciaire (IPJ), a échappé aux tueries en s'enfuyant à Kabgayi, complexe religieux où s’étaient réfugiés plusieurs milliers de Tutsis. "Dans la nuit du 18 avril 1994, un ami hutu est venu m'avertir qu'Akayezu avait organisé une réunion à la commune et qu’il m’avait désigné comme un homme à abattre", a-t-il déclaré à la cour. Dans la matinée du 19, Akayezu serait venu chez lui avec un groupe de miliciens qui auraient détruit et brûlé sa maison. C’est alors que le témoin, qui accuse l'ancien bourgmestre d’être responsable de la mort de ses trois frères, s'est enfui vers Kabgayi, où il est resté jusqu’au 2 juin 1994, date a laquelle cette localité de la Préfecture de Gitarama à été conquise par le FPR.

Le 19ème témoin

Parmi les témoignages à charge, la Cour a aussi entendu un enquêteur du Tribunal pénal international. Le témoin a pris des diapositives qui ont été projetées à Arusha.

Le témoignage de Mme Desforges

Durant cinq jours, le 11, 12, 13, 18, et 21 février, le Tribunal et la défense ont pu interroger Mme Alisson Desforges, historienne et activiste des droits de l’homme de nationalité américaine.

Mme Desforges affirme que vers 1930 les colonisateurs belges ont instauré des cartes d’identités, faisant mention des appartenances ethniques des rwandais, hutue, twa et tutsie. Cet enregistrement a provoqué des bouleversements profonds dans la structure politico-sociale du pays. De ce fait, dit-elle, l’administration du colonisateur belge a beaucoup contribué à l’existence du génocide tutsi, car avant son arrivée, les 3 groupes ethniques et la domination des tutsis sur les deux autres n’existaient pas.

La première république (1962-1973) et la deuxième république (1973-1994) ont marginalisé les Tutsis. Mme Desforges affirme que le changement entre la monarchie et la république a marqué le passage d’un système dominé par les tutsis à un système dominé par les hutus. «C’est du moins ce que la population a retenu de l’avènement de la république » a-t-elle dit.

Par ailleurs, selon le témoin, depuis décembre 1993 la communauté internationale a été informée de la préparation du génocide des tutsis et de la volonté de faire échouer les négociations d’Arusha entre le gouvernement rwandais et le FPR, qui avait pris les armes trois ans plutôt. Selon Mme Desforges , le 3 décembre le général Dallaire (chef de la Mission des Nations Unies pour Assistance au Rwanda-MINUAR) a été informé par un officier supérieur de l’armée rwandaise qu’ «Habyarimana était sur le point de déclencher des massacres pour enterrer les accords d’Arusha». Le 10 janvier 1994, un des formateurs de la milice Interahamwe aurait dit au général Dallaire que 14’000 Interahamwe avaient été entraînés «dans le but de tuer 1000 tutsis chaque 20 minutes dans la ville de Kigali».

Agé de 47 ans, AKAYEZU Jean Paul était bourgmestre de la Commune de Taba (centre du Rwanda) en 1994. Douze chefs d'accusations, dont celui de génocide et de crimes contre l'humanité, sont portés contre lui. L’inculpé plaide non coupable. Selon l’acte d’accusation, il serait responsable de la mort de plus de 2000 personnes, à majorité tutsies. Il est défendu par Nicolas TIANGAYE et Patrice MONTE, des avocats originaires de la République du Centre Afrique et du Cameroun.

(06.03.1997 - JJCD/DO/FH)
Voir aussi:
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