{"id":1505,"date":"2021-07-09T07:18:36","date_gmt":"2021-07-09T05:18:36","guid":{"rendered":"https:\/\/www.hirondelle.org\/rendre-compte-de-la-complexite-de-la-violence-interview-avec-jean-paul-marthoz"},"modified":"2021-07-09T07:18:36","modified_gmt":"2021-07-09T05:18:36","slug":"rendre-compte-de-la-complexite-de-la-violence-interview-avec-jean-paul-marthoz","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.hirondelle.org\/fr\/rendre-compte-de-la-complexite-de-la-violence-interview-avec-jean-paul-marthoz","title":{"rendered":"Rendre compte de la complexit\u00e9 de la violence &#8211; entretien avec Jean-Paul Marthoz"},"content":{"rendered":"<p><strong>Grand reporter, professeur de journalisme international et conseiller d\u2019organisations de d\u00e9fense des droits humains et de protection des journalistes, Jean-Paul Marthoz puise dans son parcours des principes de conduite afin que les journalistes puissent rendre compte de la complexit\u00e9 des conflits sans alimenter les violences qu\u2019ils relatent.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Quelle est votre exp\u00e9rience journalistique des situations de violence extr\u00eame ?<\/strong><br \/><strong>Jean-Paul Marthoz :<\/strong> J\u2019ai couvert les insurrections, les dictatures et la guerre de la drogue en Am\u00e9rique latine dans les ann\u00e9es 1980 pour Le Soir de Bruxelles. J\u2019ai fait des missions pour des organisations journalistiques en Alg\u00e9rie et en Afrique de l\u2019Est et australe dans les ann\u00e9es 1990, au Liban dans les ann\u00e9es 2000, en Russie, en Tunisie et en Turquie dans les ann\u00e9es 2010. Depuis, j\u2019observe et documente ces situations, notamment pour des ONG de d\u00e9fense de droits humains et pour des organisations internationales. Je viens d\u2019inaugurer un cours sur les m\u00e9dias et le terrorisme \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 catholique de Louvain (UCLouvain, Belgique).<\/p>\n<p><strong>Dans vos ouvrages , vous avez tent\u00e9 de synth\u00e9tiser quelques r\u00e8gles pour que les journalistes confront\u00e9.es \u00e0 des situations de violence extr\u00eame puissent en rendre compte sans \u00eatre amen\u00e9.es \u00e0 les alimenter. Quelles sont ces r\u00e8gles ?<\/strong><br \/>D\u2019abord s\u2019inspirer d\u2019une doctrine forte du journalisme, qui se fonde sur le sentiment d\u2019humanit\u00e9 et le sens de la responsabilit\u00e9. Tout en respectant le principe essentiel du m\u00e9tier : la recherche de la \u00ab v\u00e9rit\u00e9 \u00bb. Qui est responsable? Pourquoi une soci\u00e9t\u00e9 bascule-t-elle dans la violence extr\u00eame ? La v\u00e9rit\u00e9 est plus grande que l\u2019\u00e9tablissement des faits. Il faut ouvrir le grand angle, ne pas se limiter \u00e0 couvrir le champ de bataille mais essayer de comprendre l\u2019impact de la violence extr\u00eame sur l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9, sur ses membres les plus fragiles. Il faut enqu\u00eater sur ceux qui profitent de cette violence et du chaos, mais aussi parler de tous ceux qui luttent pour arr\u00eater la violence et pr\u00e9server un minimum d\u2019humanit\u00e9 et de solidarit\u00e9. <br \/>Il faut aussi chercher les racines de cette violence dans l\u2019histoire, les relations sociales, les id\u00e9ologies, les relations internationales. Ce grand angle impose d\u2019enqu\u00eater sur les acteurs internationaux qui attisent le conflit ou qui ne font pas assez pour l\u2019arr\u00eater. Il faut envisager ces faits de violence de mani\u00e8re \u00e0 la fois globale et locale, \u00e9tablir les liens entre cette violence, parfois g\u00e9ographiquement tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e, et la r\u00e9alit\u00e9 des puissances grandes ou petites qui y interviennent, le r\u00f4le \u00e9ventuel de leurs gouvernements, de leurs entreprises.<br \/>Il faut enfin pr\u00e9server son autonomie par rapport \u00e0 tous les intervenants, exercer un regard critique \u00e0 l\u2019\u00e9gard de tous les t\u00e9moignages. Mais sans tomber dans l\u2019\u00e9quivalence morale : la neutralit\u00e9 entre un g\u00e9nocidaire et sa victime n\u2019est pas une vertu journalistique. Les journalistes les plus \u00e9minents (Joseph Kessel, George Orwell, Martha Gellhorn, Albert Camus, et plus r\u00e9cemment Anna Politkovska\u00efa, Nicholas Kristof ou Marcela Turati) n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 neutres ou \u00ab impartiaux \u00bb quand il s\u2019est agi de d\u00e9fendre la dignit\u00e9 humaine. Mais ce parti pris humaniste doit se faire sans compromettre la recherche de la v\u00e9rit\u00e9.<br \/>Dans ces situations violentes, il convient aussi de prot\u00e9ger les personnes sources des journalistes: ne pas mettre en danger les gens, souvent des victimes, t\u00e9moins ou opposants, qui vous fournissent des informations. C\u2019est un imp\u00e9ratif absolu.<\/p>\n<p><em>S\u2019inspirer d\u2019une doctrine<\/em><br \/><em>forte du journalisme,<\/em><br \/><em>entre sentiment d\u2019humanit\u00e9<\/em><br \/><em>et sens des responsabilit\u00e9s<\/em><\/p>\n<p><strong>L\u2019\u00e9mergence des r\u00e9seaux sociaux, et l\u2019usage g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 dont ils font l\u2019objet d\u00e9sormais, ont-ils transform\u00e9 ces r\u00e8gles ?<\/strong><br \/>Face aux r\u00e9seaux sociaux, le travail des m\u00e9dias est difficile. D\u2019une part, les m\u00e9dias n\u2019ont jamais eu le monopole de l\u2019information sur les conflits arm\u00e9s : tous les acteurs (gouvernements, groupes arm\u00e9s&#8230;) d\u00e9veloppent des politiques de communication et de censure qui peuvent troubler voire dominer l\u2019information. D\u2019autre part, Internet et plus encore les r\u00e9seaux sociaux sont venus tout bousculer. Un nouvel univers d\u2019informateurs et de d\u00e9sinformateurs, de t\u00e9moins, de commentateurs, d\u2019agitateurs, de sp\u00e9cialistes des strat\u00e9gies d\u2019influence, s\u2019est ajout\u00e9, diffusant des masses de messages et d\u2019opinions et compliquant le travail de s\u00e9lection, de v\u00e9rification et d\u2019interpr\u00e9tation des faits. Ces technologies et ces pratiques jouent souvent un r\u00f4le d\u2019acc\u00e9l\u00e9rateur des discours violents. Les journalistes, qui ont le plus souvent appris \u00e0 faire le tri sur le terrain, sont d\u00e9sormais confront\u00e9s \u00e0 un nouveau champ de bataille en ligne. Et ce, d\u2019autant que les territoires des violences leur sont de plus en plus souvent interdits par les parties en conflit. Ils doivent apprendre \u00e0 confronter ces diff\u00e9rentes sources, \u00e0 d\u00e9coder la v\u00e9racit\u00e9 des messages post\u00e9s sur les r\u00e9seaux sociaux pour ne pas se laisser influencer par les strat\u00e9gies d\u2019influence des diff\u00e9rents acteurs du conflit. Pour des journalistes non sp\u00e9cialistes de la zone en conflit, ce d\u00e9cryptage est extr\u00eamement difficile \u00e0 effectuer.<br \/>Mais alors que les champs de bataille sont de moins en moins accessibles aux journalistes, y compris locaux, ces technologies sont aussi des outils exceptionnels pour mieux couvrir les conflits et documenter la violence extr\u00eame, au moyen notamment de l\u2019OSINT (Open Source INTelligence ou \u00ab renseignement d\u2019origine source ouverte \u00bb, dont les images satellitaires, vid\u00e9os citoyennes, etc.). Le travail de Bellingcat, groupe international ind\u00e9pendant de chercheurs, d&rsquo;enqu\u00eateurs et de journalistes citoyens fond\u00e9 par le journaliste et blogueur britannique Eliot Higgins, me semble caract\u00e9ristique de ces nouvelles possibilit\u00e9s journalistiques. Celui-ci a \u00e9t\u00e9 auditionn\u00e9 par l\u2019\u00e9quipe d\u2019enqu\u00eateurs internationaux dans le cadre du proc\u00e8s du crash du vol MH17 Malaysia Airlines abattu en juillet 2017 dans l\u2019Est de l\u2019Ukraine. En collectant des milliers d\u2019\u00e9l\u00e9ments (photos, vid\u00e9os, t\u00e9moignages&#8230;) post\u00e9s sur les r\u00e9seaux sociaux, et en traitant ces donn\u00e9es, Bellingcat a r\u00e9ussi \u00e0 identifier le trajet du missile depuis une unit\u00e9 militaire en Russie, jusqu\u2019\u00e0 un territoire ukrainien sous contr\u00f4le des rebelles pro-russes depuis lequel il a \u00e9t\u00e9 tir\u00e9. De la m\u00eame mani\u00e8re, concernant les bombardements au gaz sarin des localit\u00e9s syriennes de Al Lataminah et Al Cheikhoun proches de Hama en mars-avril 2017, Bellingcat a r\u00e9ussi \u00e0 d\u00e9montrer l\u2019implication du r\u00e9gime syrien alors que celui-ci \u00e9tait cens\u00e9 avoir d\u00e9truit 100 % de son arsenal chimique un an auparavant . Evidemment, l\u2019usage journalistique de ces nouvelles technologies n\u2019est que compl\u00e9mentaire des enqu\u00eates de terrain, lorsque l\u2019acc\u00e8s \u00e0 celui-ci reste possible.<\/p>\n<p><em>Avec les<\/em><br \/><em>r\u00e9seaux sociaux,<\/em><br \/><em>les journalistes sont<\/em><br \/><em>confront\u00e9s \u00e0<\/em><br \/><em>un nouveau champ<\/em><br \/><em>de bataille en ligne<\/em><\/p>\n<p><strong>Vous avez notamment \u00e9crit un manuel Les m\u00e9dias face au terrorisme, pour l\u2019UNESCO. Comment analysez-vous les enjeux de la couverture de la violence extr\u00eame dans une r\u00e9gion comme le Sahel, qui y est confront\u00e9e depuis plusieurs ann\u00e9es ?<\/strong><br \/>Je crois que, comme l\u2019Afghanistan dans les ann\u00e9es 1990, le Sahel est typiquement une r\u00e9gion qui est longtemps rest\u00e9e \u00e9loign\u00e9e du regard des grands m\u00e9dias parce qu\u2019elle \u00e9tait jug\u00e9e peu strat\u00e9gique et parce que la violence qui s\u2019y d\u00e9roulait \u00e9tait de faible intensit\u00e9. Mais aujourd\u2019hui que cette violence s\u2019accro\u00eet, on voit \u00e0 quel point on manque d\u2019expertise pour la comprendre. Suivre au long cours ce type de conflits est pourtant capital sur le plan journalistique : cela r\u00e9pond d\u2019une part \u00e0 un \u00ab crit\u00e8re d\u2019humanit\u00e9 \u00bb\u00a0 qui me semble central (la distance ne justifie pas notre indiff\u00e9rence), d\u2019autre part \u00e0 une n\u00e9cessit\u00e9 strat\u00e9gique pour mieux appr\u00e9hender les ph\u00e9nom\u00e8nes \u00e9conomiques, migratoires, sociaux, etc., qui traversent d\u2019autres soci\u00e9t\u00e9s, y compris au Nord, dans un monde de plus en plus imbriqu\u00e9. Les crises du Sahel nous rappellent aussi que les violences extr\u00eames sont le plus souvent le fruit d\u2019une situation complexe. Le m\u00e9tier du journalisme n\u2019est pas de \u00ab simplifier \u00bb, mais de rendre compr\u00e9hensible et accessible cette complexit\u00e9.<\/p>\n<p><em><strong>Cet entretien a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e dans le 7\u00e8me num\u00e9ro de \u00ab\u00a0M\u00e9diation\u00a0\u00bb, publication semestrielle de la Fondation Hirondelle, <a href=\"pdfviewer\/?lang=fr&amp;id=476\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">\u00e0 lire en int\u00e9gralit\u00e9 en cliquant ici.<\/a><\/strong><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Grand reporter, professeur de journalisme international et conseiller d\u2019organisations de d\u00e9fense des droits humains et de protection des journalistes, Jean-Paul Marthoz puise dans son parcours des principes de conduite afin que les journalistes puissent rendre compte de la complexit\u00e9 des conflits sans alimenter les violences qu\u2019ils relatent. 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