Écologie des médias au Sahel : comment les radios s’adaptent

Laurens Nijzink est journaliste indépendant et chercheur, engagé depuis de nombreuses années sur les enjeux médiatiques et sociopolitiques au Tchad et dans le Sahel. Il est rédacteur en chef et coordinateur de plusieurs initiatives académiques chez Voice4Thought, une ONG néerlandaise qui propose une plateforme de débats inclusifs fondés sur une production critique de connaissances. Dans ce cadre, il a co-conduit entre juin et juillet 2025, avec la Fondation Hirondelle, une étude sur l’écologie des médias au Mali.

S’appuyant sur ces recherches et sur son expérience de terrain dans la région, cet entretien dresse un tableau de la situation des radios au Sahel et met en lumière certaines conclusions du rapport produit avec Voice4Thought.

Quels sont aujourd’hui les principaux défis auxquels font face les radios communautaires au Sahel ? Comment parviennent-elles à s’adapter ?

Le Mali est assez représentatif de la situation au Sahel. Nous avons analysé la radio et l’écologie médiatique dans le cadre de ce que nous appelons la « polycrise », lorsque plusieurs crises coexistent, interagissent entre elles et se renforcent mutuellement.

Les défis des radios sont principalement liés à l’insécurité, un problème général, mais davantage visible dans le Nord. D’un côté il y a les groupes armés non étatiques, de l’autre l’armée qui les combat. La population se retrouve prise entre les deux, et les radios aussi. Cela contraint souvent les journalistes à l’autocensure, ou les rédactions à privilégier les programmes culturels et artistiques.

Il y a également une crise économique. Certains villages ou villes sont complètement coupés du monde : les marchandises n’arrivent plus, les ONG quittent la zone… Les radios communautaires ont du mal à survivre financièrement et de nombreuses personnes travaillent bénévolement. Cette crise économique impacte aussi l’accès à la formation des journalistes, faute de ressources matérielles et de temps. Il n’y a pas véritablement d’écoles de journalisme structurées et la formation se fait le plus souvent par transmission d’expérience entre les journalistes seniors et juniors.

Malgré tous ces aspects, la radio joue un rôle majeur au Mali et conserve une position de média fiable (parfois le seul !). Quand un événement survient, beaucoup de personnes sont sur place avant les journalistes radio, filment avec leur téléphone portable et publient immédiatement la vidéo en ligne. Mais beaucoup de gens attendent le bulletin d’information du soir à la radio pour comprendre ce qui s’est réellement passé.

Cette confiance est remarquable et encourageante. Il y a des journalistes radio qui, malgré tous les obstacles, continuent à travailler parce que la population compte sur eux. À ce contexte s’ajoute aussi une instabilité politique.

Les jeunes générations au Sahel s’informent-elles davantage sur les réseaux sociaux ? Comment les radios font-elles pour continuer de toucher ce public ?

Il existe une division claire entre les zones urbaines et rurales. Dans les zones rurales, la radio reste la principale source d’information.

Nous constatons aussi une autre division générationnelle très forte. Les jeunes consultent énormément Internet en plus de la radio. C’est le cas au Tchad par exemple, dans les zones rurales, les jeunes écoutent beaucoup la radio, tout en consultant aussi les réseaux sociaux et les informations en ligne, souvent leur principale source d’information. Pour les personnes plus âgées, la radio reste centrale.

Un exemple que je trouve intéressant : nous avions lancé un appel à candidatures dans le cadre de notre projet Bon Buzz destiné à des jeunes ayant un niveau licence au Tchad. À ma grande surprise, beaucoup de personnes ont répondu à cette annonce parce qu’elles l’avaient entendue à la radio.

Bien que certaines radios le fassent déjà, mais non de manière structurée, l’enjeu est avant tout de collaborer avec d’autres producteurs de contenus médiatiques ou de combiner des informations provenant d’Internet avec le travail traditionnel des reporters sur le terrain.

Avec l’essor des outils numériques et maintenant de l’intelligence artificielle, comment les pratiques des journalistes évoluent-elles ?

Il faut avant tout distinguer les outils numériques de l’intelligence artificielle (IA). Les outils numériques de production ont énormément évolué : aujourd’hui, avec un équipement très simple, on peut produire des programmes radio de très grande qualité. En revanche, l’intelligence artificielle pose d’autres défis. De nombreux contenus non fiables générés par l’IA circulent sur Internet. Les radios locales proposent de plus en plus des programmes de fact-checking et vérifient les informations qu’elles reçoivent.

Mais il existe un problème plus profond : celui de la polarisation de la société et de la circulation d’informations biaisées. Elles sont plus difficiles à détecter et peuvent alimenter les conflits ou renforcer les divisions.

C’est pour cela que l’éducation aux médias est essentielle, d’une part auprès des journalistes et des créateurs des médias, et d’autre part auprès du public.

De plus, si les journalistes comprennent bien l’écologie des médias, c’est-à-dire comment l’information circule et qui la produit, ils peuvent analyser et contextualiser les informations qu’ils reçoivent : d’où vient cette information ? Quelle est la position de cette personne dans l’espace médiatique ? Quelle pourrait être son intention ? Je pense que l’analyse critique de l’information reste aujourd’hui le meilleur rempart face à la désinformation.