Construire la résilience informationnelle

Des habitant·es marchent dans la rue en transportant leurs affaires après des crues meurtrières à La Torre, au sud de Valence, dans l’est de l’Espagne, le 31 octobre 2024. Photo Manaure QUINTERO / AFP

Le Rapport sur les catastrophes dans le monde 2026 de la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (IFRC) se concentre sur la notion d’« information préjudiciable ». Comment définir cette expression, et pourquoi en avoir fait le fil rouge de ce document ?

Charlotte Lindsey Curtet : Les informations préjudiciables désignent des informations susceptibles de porter atteinte à une personne ou une entité. Le thème répond à une demande de l’IFRC et de ses sociétés nationales de mieux comprendre les conséquences directes de ce type d’informations sur la santé, la sécurité et la dignité des populations soumises à des catastrophes ou à des conflits armés. Une soixantaine d’organisations, pour la plupart humanitaires, ont contribué au rapport. Toutes constatent que les informations préjudiciables ont une influence sur leur capacité à venir en aide aux populations sur tous les territoires, et pourtant ces informations sont faiblement documentées. Le rapport propose de mettre en place une meilleure collecte des informations préjudiciables afin de créer une base de données quantitative et qualitative. Cela doit permettre de mesurer leur propagation ainsi que leur impact physique et psychique, à travers un système de recueil systématique sur tous les médias : réseaux sociaux bien sûr, mais aussi journaux, radios et télévisions car les informations préjudiciables sont partout. Aujourd’hui, elles continuent de se propager aussi par bouche-à-oreille, et de plus en plus à travers des boucles de messagerie électronique cryptées qui rassemblent des milliers de personnes sur des groupes privés, ce qui rend leur capacité de nuisance difficile à mesurer.

Pouvez-vous nous donner quelques exemples ?

Le cas des inondations survenues les 29 et 30 octobre 2024 à Valence est marquant. La Croix Rouge espagnole a documenté plus de 80 000 messages postés les jours suivants sur les réseaux sociaux pour la discréditer. Y apparaissaient des cas de désinformation déclarant que la Croix Rouge n’était pas présente sur le terrain, ou des accusations xénophobes selon lesquelles elle privilégierait les victimes ukrainien.ne.s, palestinien.ne.s ou les migrant.e.s plutôt que les Espagnol.e.s. Cette désinformation n’a pas directement perturbé l’aide humanitaire, mais elle l’a impactée en créant une charge de travail supplémentaire pour la contrer. Elle a aussi généré une forme de démoralisation dans la population en remettant en cause sa confiance dans la Croix Rouge.

Au Sud Soudan, où la situation reste dramatique, le rapport mentionne deux incidents. Dans la capitale Djouba, des rumeurs ont circulé pour affirmer que la nourriture distribuée par l’aide internationale était empoisonnée. Cela a entrainé une agressivité envers les travailleurs humanitaires et finalement une baisse du nombre de bénéficiaires. L’ONG canadienne The Sentinel Project a alors travaillé en coopération avec des radios et notables locaux pour rassurer les habitant.e.s et rétablir un lien de confiance avec les organisations humanitaires. Dans le comté de Lainya, des rumeurs annonçant l’arrivée de groupes armés vers des villages ont entrainé une panique, des déplacements de population et la suspension de l’aide humanitaire. Mais en se rendant sur le terrain, des ambassadeurs communautaires ont pu prouver que l’information était fausse et diffuser une correction à la radio et via des SMS groupés.

En 2025, le Croissant Rouge Kirghize a organisé une campagne d’information et de formation pour encourager la vaccination préventive au sein des communautés. La réticence vaccinale pendant la pandémie de Covid-19 s’est traduite par une méfiance plus large à l’égard des vaccins, y compris des vaccinations infantiles de routine, ce qui a entraîné une augmentation marquée des refus de vaccination et a favorisé une épidémie de rougeole au Kirghizistan entre 2023 à 2025. Pour lutter contre cette rumeur et ses conséquences, le Croissant Rouge kirghize a formé 337 leaders religieux afin de leur permettre de conseiller la vaccination à leurs communautés en combinant des preuves scientifiques à des interprétations religieuses.

Enfin au Sud-Est des Etats-Unis, l’ouragan Helene a été accompagné en automne 2024 d’une vague de désinformation affirmant que la Croix Rouge américaine était absente du terrain, ou qu’elle confisquait des objets donnés aux plus nécessiteux. La Croix Rouge américaine a répondu par une communication factuelle permettant de clarifier la situation et par des messages sur les réseaux sociaux indiquant que la désinformation nuisait aux efforts humanitaires.

Comment expliquez-vous la généralisation de la propagation d’informations préjudiciables en contexte de crise ces dernières années ?

Les sources des informations préjudiciables sont diverses : Etats, influenceur.se.s, individus… Mais leur généralisation a un objectif commun : miner la confiance envers les institutions, étatiques, médiatiques ou humanitaires, ce qui se traduit par une montée de 16 points de la proportion d’individus considérant que les institutions mentent sciemment à la population selon le Edelman Trust Barometer entre 2021 et 2025. Les motivations qui expliquent cette généralisation des informations préjudiciables peuvent être synthétisées par l’acronyme MICE, souvent utilisé dans les domaines du renseignement et de la sécurité pour expliquer pourquoi des individus peuvent être amenés à commettre des actes préjudiciables : Money, Ideology, Coercion, Ego. Elles renvoient à des intérêts particuliers qui impactent négativement les organisations humanitaires, lesquelles travaillent au contraire pour l’intérêt public. Ces organisations voient leurs ressources déviées pour lutter contre la désinformation, et leur capacité d’action entravée par la méfiance des populations vulnérables. In fine, ce sont ces populations qui sont les victimes de la montée des informations préjudiciables.

Pour protéger ces populations dans un environnement où prédominent les informations préjudiciables, quelles sont les principales recommandations du rapport ?

Les recommandations sont multiples, car il est nécessaire que les Etats, les plateformes numériques, les organisations humanitaires et les communautés locales se coordonnent afin de restaurer un environnement informationnel propice à la confiance et l’action humanitaire. Les autorités doivent adopter une communication transparente et précise en cas de crise. Les plateformes numériques doivent mettre en valeur les informations nécessaires pour venir en aide aux populations. Les organisations humanitaires doivent être proactives, et non plus seulement réactives : elles doivent renforcer une communication factuelle et rassurante pour les populations à travers des partenariats locaux. Enfin, les communautés locales ne doivent pas hésiter à se rapprocher des organisations humanitaires.
La confiance se construit par un engagement constant auprès des populations sur le temps long, elle ne peut pas se décréter en période de crise. Or la communication est aujourd’hui le plus souvent un outil de réaction à la crise. Elle doit au contraire devenir un outil central dans la prévention des crises : toutes les parties prenantes peuvent s’engager dans la construction d’un environnement de résilience informationnelle, où les informations fiables sont accessibles à celles et ceux qui en ont besoin.

Ce texte est tiré du 17ème numéro du Médiation « L’information, rempart humanitaire contre la guerre hybride », que vous trouverez attaché en haut de cet article ou ici.