En journalisme, le consentement ne se résume pas à un « oui » donné avant une interview. C’est un processus d’explication, d’écoute, d’évaluation des risques et de protection qui se poursuit jusqu’à la diffusion du contenu. À la Fondation Hirondelle, cette exigence est inscrite dans notre code éthique et déontologique, qui prévoit que les journalistes recueillent le consentement éclairé de leurs sources. Cette notion va au-delà d’un accord de principe : elle suppose que chaque personne comprenne pleinement le contexte de l’interview, l’usage qui sera fait de ses propos, les canaux de diffusion prévus et les risques éventuels liés à sa prise de parole.
Organisation suisse à but non lucratif, la Fondation Hirondelle soutient depuis plus de 30 ans les médias et les journalistes locaux dans des contextes fragiles. Présente dans 15 pays sur trois continents en 2026, elle forme des journalistes, accompagne des médias partenaires et développe également ses propres médias. Une grande partie de ce travail repose sur la radio et la production de contenus audio. Or, si un micro peut sembler moins intrusif qu’une caméra, une voix peut suffire à révéler une identité, une opinion politique ou un lieu. En plus d’être diffusée à la radio, elle peut être traduite, reprise par des médias partenaires, publiée sur les réseaux sociaux et rester accessible en ligne pendant des années. Pour les équipes de la Fondation Hirondelle, la première responsabilité consiste donc à s’assurer que la personne comprend réellement à quoi elle participe.
Pour Khouloud Ben Salah, journaliste à Sicca FM à Kef en Tunisie bénéficiaire du projet PACT, la première étape consiste à créer une ambiance où la personne interviewée peut s’exprimer librement et sans pression. « Avant l’interview, j’explique le thème, le média concerné et la date de diffusion prévue », dit-elle. Même pratique au Studio Hirondelle RDC, où les journalistes présentent le sujet, le média et les différents canaux de diffusion avant de lancer l’enregistrement. « Il faut expliquer à la personne pourquoi nous avons besoin d’elle, comment le contenu va être diffusé et sur quels médias », rappelle Christian Mulumba, rédacteur en chef du Studio Hirondelle RDC. Pour lui, la pédagogie est plus importante qu’une procédure uniforme de type consentement par écrit. Dans certains contextes, un formulaire peut même créer de la méfiance : « Tu amènes un document, tu demandes à la personne de signer, elle va te regarder deux fois, elle va avoir des doutes », précise-t-il. « C’est pour ça qu’il faut vraiment être pédagogue, prendre le temps d’expliquer qui on est, pourquoi on vous parle. »

© Gwenn Dubourthoumieu, 2025. Fondation Hirondelle. Kinshasa, RDC. La journaliste Bénédicte Mukendi enregistre l’émission « La rumeur de la semaine » dans les studios de Studio Hirondelle RDC.
Au Burkina Faso, Studio Yafa adopte la même logique. Avant une émission publique ou un reportage, l’équipe se présente, explique sa mission, l’usage des sons et des images s’il y en a, ainsi que les lieux de diffusion. « On prend le soin de rappeler que c’est une participation libre », insiste Adam’s Ouedraogo, rédacteur en chef de Studio Yafa. « Il est important que les personnes comprennent tous les enjeux liés à leur prise de parole avant de donner leur OK. » Studio Yafa tient donc compte des langues parlées dans la zone de reportage dès la composition de l’équipe. « On fait en sorte que, dans l’équipe, on ait quelqu’un qui parle très bien la langue de la zone concernée », explique Adam’s Ouedraogo.
La langue compte aussi dans la manière de représenter les personnes. En mooré, un terme courant pour désigner les personnes déplacées signifie littéralement « ceux qui ont fui ». Studio Yafa préfère utiliser un mot signifiant « ceux qui sont venus ». « Ainsi, on ne fait pas une fixation sur leur zone de départ, on met l’accent sur leur zone d’arrivée où ils ont été accueillis », précise Adam’s Ouedraogo, ajoutant : « l’important c’est de préserver la dignité des personnes ».
Il ne suffit pas de dire clairement qu’il n’y aura pas de contrepartie, nos journalistes ont aussi à cœur de protéger leurs sources, même une fois le consentement obtenu. Dans une zone de conflit ou de forte tension politique, quelqu’un peut accepter de parler sans mesurer toutes les conséquences d’une diffusion. Christian Mulumba raconte que certaines personnes insistent pour témoigner malgré le danger. « Elles disent : “ il faut que mon message passe.” Mais à notre niveau, on prend nos responsabilités : on met un nom d’emprunt et on modifie la voix. » Par exemple, lors d’un magazine radiophonique consacré au travail des journalistes dans la ville de Goma occupée par le M23, l’équipe du Studio Hirondelle RDC a anonymisé les témoignages, modifié les voix et supprimé le nom des médias employeurs. « On ne pouvait pas citer le média, parce que les journalistes concernés auraient été immédiatement identifiés », précise Christian Mulumba. Studio Yafa applique la même prudence : « pour des reportages sur des personnes retournées dans leur localité, nous évitons de citer le village » raconte Adam’s Ouedraogo. « Signaler publiquement un retour pourrait exposer les habitants à des représailles. »
Le consentement éclairé n’est donc ni une formule récitée avant d’appuyer sur « enregistrement », ni un document destiné uniquement à protéger le média. C’est une pratique quotidienne : expliquer, écouter, vérifier la compréhension, permettre le refus et anticiper les risques. Cela peut signifier traduire les échanges, modifier une voix, retirer un nom ou repousser une diffusion.
C’est aussi construire une relation de confiance qui se poursuit après l’interview. Au Studio Hirondelle RDC, les journalistes conservent ainsi les coordonnées des personnes interrogées et leur transmettent, lorsque c’est possible, le lien ou l’enregistrement du reportage. « Quand elles écoutent le montage, l’écriture et le texte qui accompagne le son, elles sont généralement satisfaites de la manière dont le sujet a été traité et acceptent plus facilement de témoigner par la suite », constate Christian Mulumba.
Ce travail reste souvent invisible pour le public. Pourtant, c’est dans cette attention portée aux personnes, avant, pendant et après la diffusion, que le respect devient une véritable pratique journalistique en accord avec la déontologie du métier.
Un article de Julie Crenn, publié sur FairPicture en juin 2026 (en anglais uniquement).
