La poésie comme langage de vérité – Entretien avec Adamou Idé
28 mai 2026
Adamou Idé, écrivain nigérien, poète et romancier était l’invité de Studio Kalangou le 1er avril 2026 dans l’émission Le Niger sur Kalangou. Quel est le rôle de la poésie ? Quel est l’apport de cet art en période de crise pour le maintien de la paix. Et quel avenir pour cet art au Sahel ? Le poète répond aux questions de Habibou Garba dans un entretien en deux parties publié par Studio Kalangou, média de la Fondation Hirondelle au Niger.
Ecoutez l’émission complète Le Niger sur Kalangou du 1er avril 2026 sur Studio Kalangou ou juste ici :
Adamou Idé : En ce moment, où le monde est traversé par les informations alarmantes qui touchent à la sécurité des personnes, à la paix mondiale, aux souffrances des familles, des jeunes, à l’insécurité partout et particulièrement dans nos pays du Sahel, il est bon de savoir si la poésie peut apporter son point de compréhension de ce qui se passe autour de nous, chez nous, et ailleurs.
Les poètes ont été toujours interpellés par ce genre de situation, non seulement par la condition qu’ils vivent eux-mêmes ou elles-mêmes, en tant que poètes, mais aussi par ce qu’ils voient autour d’eux, qui les amène à interpréter ces situations avec ce genre particulier qu’est la poésie.
Studio Kalangou : Qu’est-ce que la poésie ?
Adamou Idé : Comment définir la poésie ? Il y a plusieurs façons d’aborder ce genre littéraire. Par exemple, Aimé Césaire dit que la poésie est une « plongée dans la profondeur de l’être ». C’est une perception de la poésie. Quand je prends Makhily Gassama, il dit que la poésie est une « fête des mots ». Dans nos pays africains, depuis le temps des royaumes jusqu’à aujourd’hui, la poésie a occupé une très grande place. Par exemple, dans les sociétés féodales, le poète est celui qui parle, qui harangue, qui conseille le chef par la poésie : c’est le seul qui détient la parole. Il parle au nom du peuple, de la société : c’est le seul qui peut dire la vérité là où les autres ne peuvent pas le faire. Donc le poète a toujours joué un rôle important dans la préservation de la paix sociale.
Dans les sociétés modernes, je crois que l’indépendance de l’Afrique n’aurait pas été possible sans le cri de guerre des poètes comme par exemple Léon-Gontran Damas, Senghor, Aimé Césaire, David Diop, Agostinho Neto, qui ont mis leur talent au service de leur peuple pour la liberté. Donc c’est un enjeu important porté par ce genre littéraire. C’est un rôle qu’il faut assumer car ce qui est en jeu c’est la liberté, la justice la paix entre les hommes.
« Le poète a toujours joué un rôle important dans la préservation de la paix sociale. »
Studio Kalangou : Comment voyez-vous l’avenir de ce genre littéraire ?
Adamou Idé : Il faut dire que c’est un genre que les jeunes abordent rarement avec facilité. Beaucoup pensent qu’il est difficile ; or, sans dire qu’il est simple, il demande surtout de se mettre au diapason de la vision du poète, de ce qu’il porte en lui, car il parle avec ses tripes. C’est une façon de communiquer son être ou son mal-être. La poésie touche les sens. Les poils se hérissent. On entre presque en transe quand on déclame certains poèmes qui posent des questionnements sur la vie du monde et sur le pays.
Si je prends l’exemple de notre pays, nous avons connu de très grands poètes comme Issa Ibrahim, Paul Hazoumé, Banyasai, Mamani Aboulaye, Boubou Hama… Il y a aussi de nouveaux poètes maintenant. À l’indépendance, ce sont ces poètes-là qui ont porté la naissance de notre État. Donc, nous sommes dans un pays de poètes.
Malheureusement ce genre est en train de disparaître. On ne sait pas pourquoi. C’est le lieu, je pense, de remettre cela au goût du jour et de proposer aux enfants une autre façon de voir le monde à travers la lecture de poèmes. Si on peut trouver dans la journée des moments de lecture de poésie, cela peut être intéressant pour les élèves.
« La poésie touche les sens. Les poils se hérissent. On entre presque en transe quand on déclame certains poèmes qui posent des questionnements sur la vie du monde et sur le pays. »
Studio Kalangou : On dit que c’est l’initiative Internet qui impacte l’évolution de ce genre littéraire. Qu’en pensez-vous ?
Adamou Idé : Oui, il faut s’en passer. Il faut trouver le moment de prendre un livre, de rentrer dans ce livre, que ce soit de la poésie, un roman ou un autre genre. Je pense que nous sommes en train de découvrir les limites d’Internet. Je prends l’exemple de certains jeunes ici, même dans notre pays, qui ont constitué des clubs de lecture avec des livres physiques, qui lisent et qui rendent compte de ce qu’ils ont appris dans le livre et les partagent. C’est une très bonne chose.
Que ce soit pour le genre romanesque ou la poésie, je pense que c’est très important que les jeunes se détachent un peu de l’écran pour prendre physiquement le livre et l’aborder quel que soit le genre. Pour la poésie, c’est une très bonne idée de commencer à réfléchir dans ce sens-là.
Je pense que c’est le premier langage des enfants. Ils comprennent tout de suite ce que l’on veut dire parce que c’est la sincérité de l’être : en poésie on ne peut pas cacher ce qu’on est. Dans le roman on peut prendre des raccourcis, on peut prendre une histoire parler ou même de soi à travers un personnage fictif, dans la poésie ce n’est pas possible : c’est l’être profond qui parle.
Lettre de Zongo
Connais-tu Zongo, mon quartier ? Comme Gaweye Bukoci, c'est pourri ! Rien à voir avec le plateau ! Le soleil ne se glisse pas subvertissement à travers des persiennes Il explose Par les larges fenêtres C'est le visage de l'enfant qui n'est pas fatigué de dormir Ou de mourir C'est pareil Ne me dérangez point Il est mort une fois déjà l'enfant De palu, de cysticercose, de polio, de méningite De manque de gîte Ne me dérangez point Mon enfant est mort Mais peut-être qu’il dort Au réveil il va s'attraper les tripes Et se tordre de faim. La faim c’est la fin Quand la marmite familiale prend sa retraite Midi se fait attendre Le voici déjà Mais c'est le père qui manque le rendez-vous Peut-être est-il au Scoubidou Pour panser une blessure Avant de rejoindre les autres Tous les voyageurs errants Sans guide sans boussole Dans la nuit Qui cherchent le jour Car ils ont la tête dure les fils de la nuit. Ils vont cueillir les fleurs qui n'ont pas peur du soir On les a laissés pour morts Ils ont la tête dure les fils de la nuit Tous les laissés pour compte Qui s'éveilleront en sursaut comme hier à Soweto.
Lettre de Zongo est un poème de Adamou Idé écrit en 1983, pour lequel il a reçu le prix du festival de jeunesse de Difa.