
Cette tribune de Caroline Vuillemin, Directrice Générale de la Fondation Hirondelle est publiée dans le cadre de la campagne annuelle du World News Day. A l’occasion de la journée mondiale de l’information chaque 28 septembre cette campagne internationale promeut le journalisme fondé sur des faits et l’éducation aux médias.
Lorsque des populations sont isolées par un conflit, déplacées par la violence ou confrontées à une crise humanitaire, l’accès à une information fiable devient une nécessité vitale. Les journalistes locaux et les médias d’intérêt public sont souvent les seuls à pouvoir atteindre ces communautés dans leur langue, par des canaux auxquels elles font confiance, et à leur fournir les informations dont elles ont besoin pour prendre des décisions, accéder à l’aide ou demander des comptes aux autorités.
Les organisations humanitaires le savent : elles s’appuient sur les médias locaux pour atteindre les populations touchées d’une manière que peu d’autres acteurs peuvent égaler. Pourtant, ce sont précisément ces médias qui sont les plus vulnérables et les moins susceptibles de survivre sans un soutien extérieur durable. Des réseaux engagés en faveur du développement des médias, comme le Global Forum for Media Development ou l’IFPIM, s’efforcent de convaincre les décideurs et les bailleurs, preuves à l’appui, qu’il ne peut y avoir de société résiliente sans un écosystème médiatique et informationnel solide.
Travailler dans des contextes fragiles ou affectés par les conflits, c’est devoir composer au quotidien avec l’insécurité, la désinformation, les déplacements de population, les pressions politiques et la précarité économique. Forte de plus de trente ans d’expérience dans de tels environnements, la Fondation Hirondelle sait à quel point il est difficile de créer et de faire vivre des médias d’intérêt public dans ces conditions.
Or le modèle de financement qui domine encore aujourd’hui – des financements de court terme, liés à des projets – ne permet pas de construire des rédactions résilientes. Il entretient au contraire leur précarité. Il oblige les équipes éditoriales à courir après les cycles de financement plutôt qu’à se consacrer pleinement à leurs publics. Il favorise la visibilité immédiate plutôt que le travail de fond, et l’accumulation d’activités plutôt que l’impact à long terme.
La Journée mondiale de l’information (World News Day) est l’occasion de rappeler tout ce que requiert un journalisme utile aux sociétés. De nombreuses recherches viennent confirmer son rôle essentiel, notamment l’appel mondial lancé par d’éminents économistes pour protéger les médias d’intérêt public au nom de la prospérité économique et du progrès humain.
Mais reconnaître la valeur du journalisme indépendant suppose aussi de se poser une question simple : qu’est-ce qui lui permet de durer ?
Si nous considérons réellement le journalisme indépendant comme un pilier de la démocratie et de la stabilité, alors nos mécanismes de financement doivent être à la hauteur de cette ambition.
La question est d’autant plus urgente aujourd’hui que les financements internationaux consacrés aux médias et au développement sont soumis à des pressions croissantes, alors même que le besoin d’une information fiable et indépendante augmente. En ce moment même, de grands bailleurs prennent des décisions qui détermineront leurs priorités pour de nombreuses années.
Les négociations de l’Union européenne sur son prochain cadre financier pluriannuel en sont un exemple majeur. Les arbitrages en cours détermineront l’orientation de l’action extérieure de l’UE à partir de 2028. Au cœur de ce dispositif se trouve l’instrument « Europe dans le monde », à travers lequel l’Union soutient la démocratie, les droits humains, la résilience, le développement et l’action humanitaire dans les pays partenaires. La manière dont ces ressources seront réparties aura des conséquences directes sur la part, déjà très limitée, de l’aide internationale consacrée aux médias d’intérêt public – notamment dans les contextes fragiles et touchés par les conflits, là où ce soutien est le plus indispensable.
Si le journalisme indépendant n’est pas explicitement reconnu comme une infrastructure démocratique essentielle, et si cette reconnaissance ne s’accompagne pas de mécanismes de financement souples, prévisibles et de long terme, nous risquons de reproduire les mêmes fragilités structurelles qui maintiennent depuis des années les médias d’intérêt public dans une situation de sous-financement chronique.
L’enjeu dépasse largement la survie des organisations médiatiques elles-mêmes. Lorsqu’une rédaction indépendante disparaît, une communauté ne perd pas simplement une source d’actualités. Elle perd un accès à des informations vérifiées, un espace de débat public et, souvent, un canal permettant de faire remonter ses préoccupations jusqu’aux décideurs.
C’est pourquoi le financement des médias indépendants ne devrait pas être considéré comme un supplément facultatif aux programmes de démocratie, de développement ou d’action humanitaire. Une information fiable fait partie des infrastructures qui permettent à ces politiques et à ces interventions de réussir.
La Journée mondiale de l’information nous donne l’occasion de montrer ce que le journalisme apporte aux sociétés partout dans le monde, en particulier dans les endroits où produire une information fiable est à la fois difficile, dangereux et économiquement fragile.
Les journalistes et les médias continueront d’accomplir ce travail parce qu’ils sont convaincus de son importance. Mais cette conviction ne suffit pas à garantir la pérennité du journalisme indépendant. Si nous voulons que les médias d’intérêt public soient encore présents lorsque les communautés en ont le plus besoin, nous devons leur offrir un soutien prévisible, flexible et inscrit dans la durée.
