L’Election Integrity Task Force (EITF) est un mécanisme de réponse rapide conçu pour détecter et prévenir les manipulations et ingérences étrangères de l’information (FIMI), ainsi que d’autres opérations d’influence malveillantes, y compris nationales (DIMI), pendant les périodes électorales. Lancé en 2025, ce consortium est dirigé par Global Media Registry (GMR), en partenariat avec l’International Foundation for Electoral Systems (IFES) et la Fondation Hirondelle.
Lancée en octobre 2025 dans le contexte de l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire, l’EITF a ensuite été mise en œuvre au Bangladesh en février 2026, puis au Pérou en amont de l’élection présidentielle d’avril. Christopher Acosta, membre de l’organisation partenaire locale de l’EITF au Pérou, l’Instituto Prensa y Sociedad (IPYS), et Albertina Piterbarg, consultante et formatrice dans le cadre du projet, reviennent sur la mise en œuvre de l’EITF au Pérou.
Cet entretien a été réalisé le 20 mai 2026, avant la conclusion des élections au Pérou.
Pouvez-vous présenter l’objectif de ce projet et votre rôle dans ce partenariat ?
Christopher : Dans le cadre de ce projet, IPYS, en partenariat avec la Fondation Hirondelle, a formé des journalistes au Pérou à la détection des FIMI. C’est un concept nouveau pour nous. Je pense que c’est la première fois qu’un groupe de journalistes, venus de Lima et des régions, ainsi que des membres d’organisations de la société civile, suivent une formation sur ce concept. Nous sommes actuellement dans une élection très controversée, qui se terminera dans trois semaines avec le second tour.
Albertina : L’EITF est essentielle en ce moment. En effet, nous sommes souvent très immergés dans les enjeux politiques de notre propre pays, et il est difficile de comprendre que certains récits politiques, qui influencent des décisions au niveau local ou national, peuvent être manipulés par des forces extérieures. Ce n’est pas une manière naturelle de voir les choses, surtout pendant les élections, qui sont des périodes où l’on ne prête généralement pas beaucoup attention à ce qui est discuté dans le reste du monde. Les campagnes de FIMI peuvent influencer la politique nationale directement ou indirectement lorsque des récits amplifiés artificiellement, par exemple ceux visant la communauté LGBTQIA+, façonnent les débats politiques nationaux ou régionaux.
Comment identifier les FIMI ? Et quelle est la différence avec ce que l’on appelle la désinformation ?
Albertina : Les FIMI et la désinformation sont parfois comprises comme équivalentes, mais de nombreux narratifs utilisés dans les stratégies de FIMI ne relèvent pas nécessairement de la désinformation. Ce qu’il est important de comprendre, c’est que les FIMI ne portent pas sur le fait qu’un contenu soit vrai ou faux. Il s’agit d’un processus plus complexe et coûteux, dans lequel des informations factuelles peuvent être utilisées pour influencer un agenda et façonner la perception qu’ont les gens d’un sujet. Cela implique une méthodologie systématique, très coûteuse à produire et très coûteuse à détecter, nécessitant un travail d’équipe et une bonne connaissance des enjeux techniques et technologiques.
Cette méthodologie, qui implique des enquêtes en sources ouvertes, est née avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 et a été codifiée et développée par l’Union européenne pour qualifier certaines campagnes de « campagnes de FIMI ». Elle nécessite d’analyser les narratifs, les technologies utilisées pour les diffuser, les effets et impacts de ces narratifs, les principaux acteurs impliqués et les principaux objectifs de la campagne.
Christopher : L’un des principaux enseignements que nous avons tirés de ces formations est que, même si de nombreuses informations viennent de l’étranger, elles ne peuvent être qualifiées de FIMI que s’il existe des preuves d’intention et des réseaux coordonnés d’acteurs cherchant à influencer la politique du pays. La formation nous a aidés, en tant que journalistes, à clarifier comment détecter si l’on parle ou non de FIMI. Comme je l’ai dit, les FIMI restent un concept nouveau pour nous, mais la comparaison la plus proche pourrait être les campagnes de désinformation, que nous savons déjà identifier dans nos processus électoraux. Même pendant la campagne électorale actuelle, nous avons vu des acteurs locaux essayer d’influencer les gens sur les réseaux sociaux par le biais de fake news et de fausses informations. Un candidat qui a perdu au premier tour a investi des ressources importantes pour convaincre les gens que les résultats étaient frauduleux. En tant que journalistes, le défi auquel nous sommes confrontés est de savoir comment traiter ces campagnes, identifier d’où viennent les informations et évaluer si les sources sont fiables.

Ce qui est également intéressant, c’est que le projet réuni un cadre international et un partenaire local pour la mise en œuvre. Comment avez-vous trouvé un équilibre entre ces méthodologies globales et les réalités locales sur le terrain au Pérou ?
Albertina : La méthodologie se compose d’une série d’indicateurs permettant d’évaluer et de comprendre l’information qui circule. Même si cette méthodologie a été développée par l’Union européenne, elle peut être appliquée partout, car elle est assez neutre et ne contient rien qui limiterait réellement son utilisation dans différents contextes. L’adaptation de cette méthodologie à votre contexte local dépendra beaucoup de vos ressources : si vous disposez du matériel, des logiciels, d’une équipe de fact-checkers… Détecter les FIMI exige de travailler en réseau. Par exemple, une campagne de FIMI dirigée contre le président de l’Argentine a récemment été détectée : c’était le résultat d’un effort collectif de différentes organisations à travers le monde, et non le travail d’une seule personne derrière son ordinateur.
Christopher : Par ailleurs, le défi ne consiste pas seulement à adapter le concept localement, mais aussi à combiner la méthodologie des FIMI avec une approche journalistique, puisque cette méthodologie vient au départ du secteur de la sécurité. Elle nécessite également des compétences techniques spécifiques, tandis que les journalistes ont leurs propres méthodes et manières de travailler. Mais, comme Albertina l’a dit, nous ne demandons pas aux journalistes de produire un diagnostic global des FIMI au Pérou ; nous travaillons plutôt avec de petits formats journalistiques qui permettent d’introduire ce nouveau concept dans notre contexte local, ce qui a été une expérience très précieuse pour nous.
Albertina : En effet, je pense que la principale valeur de ces formations et activités est de sensibiliser les journalistes aux FIMI, plutôt que d’attendre d’eux qu’ils commencent à les monitorer eux-mêmes. Ojo Público a certes lancé un processus de veille, mais en tant que journaliste, il faut surtout savoir que les FIMI existent afin que, lorsqu’on analyse des sujets comme les changements de lois sur l’avortement ou la participation politique des femmes, on puisse se demander si des campagnes d’influence extérieure ont pu jouer un rôle et proposer une analyse plus complète de la situation locale. Les journalistes peuvent également participer à des initiatives internationales de veille, il existe donc différentes façons pour eux de s’impliquer, mais je dirais que la première étape consiste simplement à être conscient de cet enjeu.
Qu’est-ce qui vous donne de l’espoir ? Voyez-vous des signes indiquant que la lutte contre les FIMI gagne du terrain en Amérique latine ?
Christopher : Oui, je l’ai répété à plusieurs reprises, mais ce sujet reste encore très nouveau pour nous. Même pour les journalistes qui travaillent sur l’actualité internationale, les FIMI ne sont pas vraiment identifiées. Comme Albertina l’a dit, cette première étape, le fait que les journalistes sachent désormais que les FIMI existent et comment elles fonctionnent, est déjà suffisante pour nous. Et aujourd’hui, le Pérou devient le centre d’une sorte de guerre froide entre la Chine et les États-Unis en Amérique latine, en raison d’un grand port ici et des investissements des deux pays. Peut-être qu’à un moment donné, tout ce que nous avons appris avec Albertina et la Fondation Hirondelle ici au Pérou sera très utile pour identifier si le Pérou a été, ou est en train de devenir, le centre d’un cas de FIMI.
Albertina : Ce qui me donne de l’espoir, c’est de voir que le pré-bunking de ces campagnes peut avoir un réel impact. Il est très encourageant de faire ce travail en Amérique latine, car cette méthodologie est utile non seulement pour réagir aux campagnes, mais aussi pour aider à prévenir ce qui pourrait se produire. C’est une partie très importante de la méthodologie des FIMI : si l’on regarde ce qui s’est passé en Moldavie et en Hongrie pendant leurs processus électoraux, on voit que les campagnes de désinformation et de FIMI ont eu moins d’impact qu’auparavant. Et cela ne s’est pas produit par hasard ; c’est le résultat d’un important travail mené dans ce domaine.
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